Morphine de Mikhail Boulgakov (1891-1940), l'auteur de Maître et Marguerite, raconte la progressive intoxication par la morphine d'un médecin qui finit par se suicider. Une narration si réaliste qu'on ne peut s'empêcher de penser que l'auteur n'était pas un simple observateur. Effectivement, ce récit relate très précisément son épisode de morphinomanie en 1917 quand Boulgakov, de retour du front, fut muté comme médecin de campagne près de Smolensk.
Journal intime du double de l'auteur, Morphine est bien le joyau noir d'une oeuvre unique, tardivement reconnue.
Chapitre Premier
Depuis longtemps déjà, les gens intelligents l'ont noté, le bonheur c'est comme la santé, il suffit qu'il soit là pour qu'on n'y pense pas. Mais, passées quelques années et voilà qu'on s'en souvient, oh comme on s'en souvient !
En ce qui me concerne, eh bien cela m'apparaît claire aujourd'hui, durant l'hivers 1917, j'ai été heureux. Année inoubliable, année de tourmentes et de tumultes.
La tempête qui s'était levée s'était saisie de moi comme d'un bout de journal et m'avais transporté d'un district perdu au chef-lieu du canton. La belle affaire, allez-vous penser, qu'un chef-lieu ? Mais si quelqu'un est jamais resté comme moi un an et demi durant enfermé, l'hivers dans la neige, l'été au beau milieu d'austères et maigres forêts, sans en sortir ne fut-ce qu'un seul jour, si quelqu'un a défait la bande des journaux de la semaine passée avec un battement de coeur pareil à celui de l'amoureux comblé qui décachette une enveloppe bleu ciel, s'il est arrivé à quelqu'un de parcourir dix-huit verstes en traîneau, les chevaux attelés en file indienne, celui-là, on peut l'espérer, me comprendra.

Christian Bobin est né en 1951 au
Creusot.